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"La ligne artistique..."

  • Photo du rédacteur: jérôme Hémain
    jérôme Hémain
  • 23 mars
  • 6 min de lecture

Dernière mise à jour : 24 mars

Commentaires sur "le croisement des disciplines", élément de langage de prédilection des comités de sélection dans le domaine des arts plastiques.
Commentaires sur "le croisement des disciplines", élément de langage de prédilection des comités de sélection dans le domaine des arts plastiques.

Voila encore une pépite de non-sens dans ce contexte - "croisant les disciplines" comme un Alpha et un Omega à toute sélection. Où ça? comment? en suspension? In situ? dans l'œuvre? par chevauchement? Juxtaposition? On sent que l'on manque de vocabulaire face à cette nouvelle donne - Mais de quoi l'Art est-il donc fait? Ce débat est toujours occulté, absent, pourtant l'entreprise a quelques siècles derrière elle, le privilège de l'élégance sans doute, ou du bon goût...Mais est-ce bien que cela?


Ce qui est visé ici en fait par le comité, c'est l'Art d'avant, l'Art dans les musées, du moins tout ce qui s'y apparente aujourd'hui avec lequel la filiation coule de source, et dont le comité vois le corpus comme détestable, un repoussoir, et au mieux les œuvres comme des oripeaux qui seraient en tout cas très en deçà de ses prérogatives de sélection. Celles-ci se portent sur le bon-vouloir d'artistes qui en conformité avec la ligne artistique du comité ont le sens de la multidisciplinarité, l'interdisciplinarité, la transdisciplinarité, voir la métadisciplinarité, "croisant les disciplines".


Est-ce qu'ils tournent pour autant leur regards vers le grand Leonard? Sont-ils Darwinien à leur heures? Apôtres du lointain Buffon, lui-même naturaliste, mathématicien, biologiste, cosmologiste, philosophe, écrivain, tant l'étude des espèces et des plantes depuis le début de la botanique a suscitée de merveilleuses planches  d'observation de la nature copiée par le dessin et la couleur qu'il est aisé de trouver artistique? Et comme on le sait, le monde est beau, et l'art est partout, dans la cuisine, le jardinage, l'aménagement, la fleur absente de tout bouquet...


Mais est-ce bien à ce type d'interdisciplinarité, (notion qui n'est jamais évidente quelque soit le contexte, tant une discipline s'incarne dans un réel qui lui est particulier), ou à ce type d'Art, que pense le comité? - Non bien sûr, de plus, "croisant les disciplines", n 'est pas exactement interdisciplinarité, et il  est difficile de gager sur l'interdisciplinarité, quand il y a œuvre, une œuvre, l'œuvre d'Art qui au bout du chemin la court-circuite. L 'œuvre encore, une manifestation de l'Art, cette manifestation de l'Art, l'incontournable nécessité que le comité regarde à priori, qui doit susciter son attention (on peut le penser), avant d'établir une sélection, l'œuvre une et absolue, qui qualifie l'artiste.

 

A moins que derrière ce jeu de dupes, c'est cela que le comité finalise et qu'il  signifie par le vocable "croisant", l'éjection de l'œuvre, sa mise à l'encan, sa non-reconnaissance en tant que telle, autonome, incontournable, porteuse d'une nécessité qui somme toute indispose. A lui  désormais, au comité, de qualifier l'artiste, de le rendre manifeste, et l'œuvre poreuse, vaporeuse. - Qui d'ailleurs regardent vraiment les œuvres? - Qui s'y intéresse aujourd'hui sans se regarder soi-même en train de regarder une œuvre, toujours recommandable par définition ou recommandée? - Pourquoi ne pas en faire l'économie, pour tout le monde, pour tout l'or du monde, sans distinction ? Quel confort! Quel progrès! Il resterait la recommandation, les artistes qui opèrent dans un rapport de commensalité vis a vis du milieu de l'Art et des comités qui en décident, et l'Art en tant que valeur bien sûr et en tant que prédicat, que la très prudente Agnes Denes, emportée par la question, avec beaucoup de tact, s'est bien gardée de définir.


Ainsi, "croisant" désigne une action, fait penser à un événement, voir même un micro-événement, "...tiens ça se croisent là ", un état de choses, un état de non-être ou de n'être-pas-surtout-ceci-ou-cela, un état d'être dans le n'être pas, un entre-deux, un pas de deux, fluctuant, ou des états fluctuants conjointement, une certaine indéfinition de bonne aloi qui cela va de soi ne laisse que peu de place à l'expression, (que les comités considèrent toujours avec beaucoup de circonspection), quand l'intention prime.


Le rejet de l'œuvre n'est pas nouveau, en France nous avons un ministère qui s'y consacre. En effet, ce rapport de vis a vis qu'elle instaure, d'autonomie de l'un, l'artiste à priori qui l'a crée, par rapport à l'autre qui en témoigne ou pas, le regardeur, insupporte, tant ce rapport instaure une irréductible indépendance de l'artiste, et tant il maintien l'Art en dehors de toute chapelle, de tout conclave, de tout comité, de toute commensalité, de tout pouvoir. L'origine de cette croisade contre l'œuvre qui travaille a créer les conditions de son éviction totale, a peut-être été l'invention du ready-made (1914), suite à celle de la "modernité", et la constellation de coups de boutoirs adressés à l'œuvre n'a fait depuis que remplir notre espace mental, à l'instar du très jouissif aphorisme de David Ireland (1930-2009) : "You can't make Art by making Art", auquel fait écho l'avis, hyper "croisant" de Robert Filliou (1926-1987) sur l'Art qui serait ce qui rend la vie plus intéressante que l'Art. On ne saurait mieux énoncer la fin de l'œuvre. Robert Filliou, confiant sans doute dans la capacité autodestructrice de l'Homme se voyait post-mortem en artiste du futur, ou pour les générations futures. Sa "phrase" désormais culte annonce d'ailleurs de façon trés prémonitoire la mal nommée intelligence artificielle. Il suffit en effet de remplacer l'Art (pour le coup) par l' "IA": "L'IA est ce qui rend la vie plus intéressante que l'IA".


La  tendance se confirme, dans le monde de l'Art où l'absence de débat sur sa nature fait école et cache mal qu'il ne saurait avoir de sens sans être un débat sur la nature de l'œuvre - de quel bois est-elle faite? Ce que l'on ne veut ni savoir, ni nommer, puisque cela serait le sens de l'histoire, du progrès inéluctable des choses. Ce débat occulté est en fait déjà une négation en soi de l'œuvre, et donc de nous-mêmes à travers notre capacité à : Dire, - dire l'Art - dire l'œuvre, et remettre en question par exemple, la posture de l'artiste : "croisant les disciplines". Au delà de cette censure à bas bruit, la morbidité comme dirait Houellebecq est au rendez-vous, ce vieux rêve aux relents d'alchimie de s'affranchir de la matière, donc de faire sans faire, d'œuvrer sans œuvre, c'est  ne nous leurrons pas, la volonté de s'affranchir de nous même que nous jugeons si décevant, si contingent, si pauvre de la matière qui aussi nous caractérise, et que nous ressentons comme si imparfait. Imperfection exacerbée par la montée en puissance des machines computationnelles, et leur prouesses. Tant pis pour ce que des experts en la matière appellent "la cognition incarnée", cette interaction entre le cerveau, notre masse corporelle, et l'environnement qui est a l'origine de notre résilience, de toute expression artistique ou pas. Nous sommes fait du même bois, que les œuvres d'arts et pour aller plus loin dans l'idée de progrès, ce n'est plus l'Art via les œuvres qui est jeté avec l'eau du bain, c'est nous, l'homme, l'humain.


Ce qu'a très bien compris un grand Manitou de l'Art du moment, en la personne de Tino Seghal, grand fossoyeur et nettoyeur de toute scorie qui pourrait évoquer une œuvre, hyper accompagné, "croisant les disciplines de façon paroxystique" et représenté à Paris par une illustre Galerie d'Art contemporain des quais de Seine, à un ou deux jets de pierres de la Place de la Concorde. Alors que sur la page du site web consacrée au trombinoscope en noir et blanc des artistes de la galerie, s'affiche la mosaïque rectangulaire des vignettes photographiques juxtaposées, où chacun est montré avec sa mine de circonstance, portrait après portrait, un manque, un trou blanc, un rectangle vide, un rectangle blanc, attire le regard qu'illumine cette absence, claire et voyante : Tino Seghal. Comment venant de sa part, de sa posture messianique, signifier mieux notre évacuation, la fin de l'homme actée, sa mise en orbite du néant? Les pauvres artistes alentour sur la page ont du mal à résister, et disent assez leur soumission d'artistes à l'ancienne, et l'on s'étonne que le ou la gérante de cette galerie tolère ce nouveau paradigme que porte comme un coup l'homme de blanc, irreprésentable, de par la grâce divine, l'éther où il se trouve.


"Le passage de l'art, à l'art contemporain dans nos sociétés est un bégaiement laïque du passage du polythéisme au monothéisme. L'appétit révélé par leur adjudicateurs est (toute proportion gardée) comparable."


 
 
 

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